Le château d’Aujac abrite le Centre de Ressources Documentaires Augusta Rigal à travers lequel le Cheylard retisse ses liens avec la littérature, l’écriture et la lecture. Dans ce cadre nous participons, en tant que jury, au Prix Imaginales des Bibliothécaires 2025 et nous avons décidé de partager ici nos impressions sur les romans de la sélection. C’est l’occasion pour nous de lancer une nouvelle rubrique sur ce site Internet : « Les Critiques d’Augusta », où nous partagerons nos coups de cœur littéraires, d’actualité ou non. Bonne(s) lecture(s) !
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« Sur l’île de la Nébuleuse, l’Opéra Plein-Ciel fait la pluie et le beau temps, et chacune de ses représentations se doit d’être parfaite. Née dans une famille de Masques – des aristocrates capables de transmuter les corps vivants – Ivoire est une jeune femme dont le talent de Jouet ne gouverne que les objets. C’est loin de son milieu social qu’elle a trouvé sa place, en périphérie de la capitale, au sein d’une petite maison donnant sur les rizières et d’un prestigieux atelier de couture, l’Atelier-Des-Mesures. Mais lorsque son talent de dompteuse de rubans est remarqué par la Maîtresse-Jouet de Plein-Ciel en personne, Ivoire n’a pas le choix : elle est forcée d’abandonner son quotidien tranquille pour emménager en plein cœur de l’Opéra. La voilà plongée dans les coulisses où la vie se mène à un rythme effréné, au gré des préparatifs, des intrigues de cour, des rumeurs scandaleuses et des pamphlets interdits qui circulent sous le manteau et promettent un autre monde possible… » (extrait de la 4ème de couverture)
Éditeur : Bigbang
Édition brochée ou reliée
Langue : Français
640 pages
ISBN-10 : 2362315061 / ISBN-13 : 978-2362315060
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Avis critique
- L’univers
L’univers est très original, riche et complexe. Ses codes distinctifs et son vocabulaire spécifique construisent un monde que l’on peut avoir besoin de domestiquer pour s’y retrouver. Même si cela n’a pas été mon cas, je comprends qu’il puisse falloir un peu de temps pour s’y sentir vraiment à l’aise. Si tel est le cas, ne lâchez pas trop vite, vous ne le regretterez pas !
Nous sommes ici dans un univers de fantasy dont l’esthétique rompt avec les mondes médiévalistes : l’autrice nous offre ici un mélange d’univers « mécatopique » (steampunk, comme le laisse d’ailleurs imaginer la couverture de l’ouvrage) et baroque (l’Opéra n’y est pas pour rien), une combinaison que je ne crois pas avoir déjà croisée sous cette forme dans d’autres romans. Le lecteur plonge également, sans s’y attendre, dans une société aux apparences d’utopie qui cachent en réalité sous leurs fastes une terrifiante dystopie.
L’univers est particulièrement bien construit. Au fur et à mesure qu’on y pénètre, on réalise à quel point cette création est originale et fascinante. Il a fallu à l’autrice plus de cinq ans pour écrire cette histoire, et on peut sentir le travail appliqué derrière cette écriture.
Le livre faisant plus de 600 pages, on note que l’autrice prend son temps pour mettre en place son univers et les bases de son récit. J’ai pour ma part trouvé cela très agréable.
J’adoré découvrir cet environnement foisonnant de détails. J’ai eu vraiment l’impression de parcourir les couloirs avec l’héroïne et j’ai vécu le même souffle d’émerveillement, de fascination, d’étouffement, etc. C’est un véritable monde de création qui vit sous nos yeux avec, en plus de la magie, une magie totalement novatrice selon moi. Le monde ne fonctionne pas autour d’un gouvernement mais d’un Opéra : une forme surprenante de dictature qui se dévoile au fur et à mesure de la lecture. Le système fonctionne avec des castes et on découvre qu’il est loin d’être égalitaire, de petites mains qui vident les seaux de chambre et bassines, et qui triment toute la journée, aux chanteurs et étoiles qui vivent dans le luxe et le caprice. Et s’il y a bien une valeur que prône cette dictature « artistique », c’est la PERFECTION. Tout doit être parfait, et tout le monde doit servir cette perfection, au risque d’attirer sur Plein-Ciel des punitions dignes de l’apocalypse.
Je suis historienne du vêtement et costumière et cet univers de l’Opéra m’a forcément séduite. Et l’Opéra n’est pas seulement le monde et le sujet de l’histoire racontée par Siècle Vaëlban, c’est aussi la manière dont est construite l’intrigue. Cette construction se dessine petit à petit, l’idée m’est venue au fil des pages, et j’ai adoré en avoir la confirmation à la toute fin du livre, avec la liste des rôles et des personnages en appendice.
- Les personnages
Ce livre regorge d’une multitude de personnages hauts en couleurs. Certains sont absolument bons, d’autres incarnent la mauvaiseté jusqu’au bout des ongles. La plupart sont complexes, tout en nuances. Extrêmement humains en fait. Les rêves, les aspirations mais aussi les frustrations font le quotidien de Plein-Ciel et la diversité des personnages colle très bien à cet univers. C’est étourdissant et en même temps joyeux et solaire. Le voyage que l’on fait avec eux est étourdissant, bruissant de partout, de machineries et de commérages. Et en même temps, il y a quelque chose de joyeux et de solaire dans ce monde théâtral où se dessinent de véritables héros au panache flamboyant.
On découvre l’héroïne Ivoire au fur et à mesure de la lecture, et le portrait que l’on imagine d’elle évolue. On commence avec une jeune femme qui se décrit comme « difforme », porteuse d’un handicap, et cela influe forcément sur les traits et le corps que l’on tente de lui donner au travers de ces bribes de description. Puis nous comprenons qu’elle est certes différente, mais « uniquement » par sa couleur de peau, d’yeux et de cheveux mal vus sur la Nébuleuse. C’est un très bon moyen de s’interroger sur l’altérité et la différence, ainsi que sur son acceptation.
Ivoire est intelligente et très humaine, extrêmement résiliente et forte, mais aussi dotée d’un sens de l’honneur et des valeurs inébranlable. Je me suis très facilement attachée à elle, tant son naturel positif et joyeux malgré l’adversité est entraînant.
Il y a bien sûr une romance, avec un « ennemies to lovers » : l’un des tropes les plus populaires dans ce genre littéraire, deux personnes qui, au départ, ne se supportent pas du tout (se détestent même), car souvent leurs valeurs ou leurs caractères sont radicalement opposés, qui passent « d’ennemis à amants ». Le tout est orchestré avec subtilité, dans une relation où la magie mise en œuvre dans l’univers apporte une puissance selon moi captivante.
Pour ne rien spoiler en en disant plus, je dirai surtout qu’on ne peut que s’attacher à tous les personnages, tant on a cette impression de vivre avec eux leurs aventures, et tant leurs arcs narratifs sont riches et surprenants.
- La magie
Sur l’Île de la Nébuleuse, certains personnages ont des pouvoirs magiques. Ceux qui n’en ont pas (et qui ne sont pas nobles) sont nommés les Inanimés. Les aristocrates, appelés Masques, sont capables de transmuter les corps vivants (peau, cheveux, cils, etc.). Les Jouets ne domptent « que » les objets (ruban, papier, ustensiles de cuisine, etc.). Rejetée par sa famille noble parce qu’elle est albinos et qu’elle n’a de talent que celui d’un Jouet, Ivoire s’est rebaptisée elle-même ainsi et revendique son statut de petite-main non-noble. Elle dompte des rubans et c’est tout naturellement qu’elle travaille dans un atelier de couture.
C’est un système de pouvoirs inédit selon moi, à la fois très esthétique à imaginer à l’œuvre, et très puissant dans les résultats.
- L’intrigue
Dans cet univers qui se met en place tranquillement de manière à nous permettre de comprendre son fonctionnement complexe, l’intrigue se dessine progressivement : plus on avance, plus on pénètre les rouages de cet opéra (ma grande question était au départ : mais comment la qualité d’une représentation d’opéra peut-elle faire la pluie et le beau temps d’un univers ? Au point de provoquer des fléaux et des morts si elle est ratée… voire si elle n’est seulement pas parfaite ?). L’intrigue principale s’entremêle d’une multitude de complots, de révélations et de rebondissements qui nous entraînent dans une lecture soutenue et dynamique.
Plus la lecture avance, plus la tension monte, et j’avoue que le plot twist avant la fin m’a complètement cueillie : j’ai eu une exclamation de surprise en portant ma main devant ma bouche en forme de « Oh ! » !
- Un univers en rouge, noir et or
Je dirais que l’univers de Plein-Ciel est en rouge, noir et or : les couleurs de l’opéra, du faste et de l’ombre, mais aussi de la violence dans toute sa magnificence. L’histoire se construit sur la base d’une avant-scène faite de bruissements d’étoffes, de prouesses lyriques et de dorure baroques cachant des coulisses aussi foisonnantes que sombres et propices à la manipulation.
On affronte de la violence verbale mais également physique. On dénombre beaucoup de morts, victimes de la tyrannie en place, et les personnages auxquels on s’attache ne sont pas épargnés face aux souffrances et aux atrocités. La cruauté est souvent gratuite du côté des méchants qui jouissent et profitent de leur impunité. Les apparences sont trompeuses, les méchants ne sont pas ceux auxquels on s’attend, des personnages nous emmènent dans leur noirceur sans fond, les éléments se déchaînent sans limite, et l’autrice joue avec nos émotions d’un bout à l’autre du récit. Sur la Nébuleuse, les opprimés côtoient leurs oppresseurs dans un jeu de dupes qui nourrit une croissante envie de révolte, voire de révolution.
C’est dans cette ambiance théâtrale, tragique et grandiose digne de la cour de Versailles que l’autrice aborde des thèmes sociaux à la fois actuels et atemporels : racisme, discrimination, liberté, amitié, solidarité, droit d’être soi-même, etc.
- La plume de l’autrice
L’écriture de Siècle Vaëlban est généreuse, gourmande même. Et pas seulement quand il s’agit de décrire ce qui se passe en cuisine ! Les costumes, la couture sont également l’objet de cette opulence sensitive. Pour la costumière et historienne du vêtement que je suis, je me suis sentie à mon aise dans les ateliers, j’ai aimé vivre toutes les sensations textiles au travers des mots. J’ai vu et ressenti le spectacle que l’autrice nous met devant les yeux. On ne peut en effet passer à côté de la poésie de la plume de l’autrice, une poésie qui ne dédaigne pas l’humour, qu’elle manie avec élégance et enthousiasme. Le phrasé et le vocabulaire sont immersifs et aident à visualiser l’univers, à le regarder vivre comme sous nos yeux, à ressentir couleurs, textures, musiques, odeurs et même saveurs.
J’ai dévoré ce livre comme une gâteau savoureux et copieux sans jamais être écœurant. J’ai apprécié jusqu’à ses notes amères et dures qui n’ont jamais trahi le plaisir de le déguster.
Conclusion
Cette lecture a été pour moi une véritable expérience. Je me suis sentie happée, envoûtée comme il y avait longtemps que cela ne m’était pas arrivé. La richesse et l’originalité de l’univers m’ont offert une immersion inédite et j’ai énormément apprécié ce dépaysement. J’ai fait ce voyage en terre inconnue sans jamais souffrir d’égarement tant l’intrigue est menée de main de maître. Mon goût pour la littérature baroque et classique (mes premières amours universitaires !) s’est nourri avec délectation des mises en scènes et des didascalies, de l’emphase et de la démesure qui font de cet univers de fantasy quelque chose d’extrêmement attachant.
Je n’avais pas envie de quitter ce roman, il m’a bien fallu une semaine pour m’en remettre et être en mesure de lire autre chose. Des jours pendant lesquels je relisais des passages pour résister et rester, encore quelque temps, lovée entre ses pages.
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Par Soline ANTHORE BAPTISTE, Responsable du Centre de Ressources Documentaires Augusta Rigal
